
Il y a une vingtaine d’années, paraissait un ouvrage intitulé « Le monde du vin a t-il perdu la raison ? », par Guy Renvoisé, ancien sommelier, courtier en vins, et grand connaisseur du monde viticole, qui nous a quittés en 2011.
Jeune passionné de vin à l’époque de sa parution en 2004 (et déjà « proto-vigneron », mais je vous raconterai cela dans un prochain article), cet ouvrage m’avait marqué par sa défense inconditionnelle « d’une certaine idée du vin », un peu comme le général De Gaulle défendait « une certaine idée de la France ».
Cet ouvrage, posé sur mon bureau au moment où j’écris, a toujours trôné dans ma bibliothèque malgré les déménagements successifs, même s’il ne faisait essentiellement que prendre la poussière.
Et puis un beau jour, l’apercevant dans le rayon du haut, me prend l’envie de le relire, réalisant soudainement que ce livre exprimait déjà il y a vingt ans tout ce qui m’a donné l’envie de me lancer avec l’Enclos des Songes il y a quelques années.
Tout était déjà dit dans ce livre : la standardisation des vins, l’excès technologique, la toute-puissance du marketing, la transformation du vin de produit civilisationnel à produit industriel interchangeable, la tyrannie de la conformité analytique ou technique… tout ce que j’ai vu exploser depuis plus de vingt ans avait déjà été prédit dans cet ouvrage.
Or, à l’époque, ce cher M. Renvoisé (que je me permets de qualifier de « cher » sans jamais l’avoir rencontré, son ouvrage m’en ayant presque fait un ami) passait déjà pour un « ringard » ou un passéiste, qui s’opposait à la nécessaire adaptation du vin français aux exigences mondialisées. Il faut dire qu’à l’époque, la mondialisation était à la mode (comme quoi, la ringardise finit toujours par rattraper ceux qui la fuient).
Il est vrai que certaines dérives dénoncées dans ce livre ne sont plus vraiment d’actualité, en particulier cette mode des vins sur-boisés et sur-extraits, essentiellement dans le but de plaire à un fameux critique américain de l’époque, Robert Parker, qui faisait alors la pluie et le beau temps sur le marché mondial du vin (il est maintenant à la retraite depuis un moment).
Depuis, le balancier est parti à l’opposé : le fût de chêne est devenu suspect voire franchement un repoussoir, les macérations longues pour les rouges aussi. Curieusement, on s’est mis à macérer les blancs parfois plus longtemps que les rouges – les fameux vins oranges. Comme quoi la mode est capable de tout. Mais au fond, peu importe où se situe le balancier : le constat fondamental de Renvoisé reste plus vrai que jamais.
Que disait-il en substance ? Beaucoup de choses, mais qui finalement peuvent se ramener à une principale, à savoir que le vin est un produit civilisationnel et culturel, un lien vivant entre l’Homme et la Terre, que cela dure depuis 8000 ans, et qu’on ne peut pas réduire une activité aussi ancienne à un processus industriel calibré et normé. Le reste n’est que développements et élaborations autour de cette idée maîtresse.
Idée de bon sens ou farfelue ? Faut-il avoir « perdu la raison » pour oser l’écrire, ou au contraire l’avoir conservée ?
80 siècles de vin

Je peux en tout cas y répondre de mon point de vue, qui bien évidemment n’engage que moi : jamais je ne me serais lancé dans une aventure aussi lourde, difficile, peu rentable et risquée que la création d’un domaine viticole – qui plus est dans le contexte actuel -, si c’était pour faire un produit technologique aux caractéristiques standardisées, aligné sur les dernières tendances des fabricants de produits ou d’équipements.
Quand on voit l’armada technique déployée aujourd’hui dans certains domaines, même relativement modestes, c’est à se demander comment on a réussi à avoir du vin à boire pendant 80 siècles.
« Oui, mais avant ils buvaient de la piquette », rétorqueront immédiatement les ennemis de la ringardise. Moi, je veux bien, mais quand on voit les trésors de travail titanesque que les hommes ont mis dans la culture de la vigne, sa sélection, sa multiplication, parfois dans des endroits absolument fous (je pense à certains vignobles en terrasses vertigineuses, au milieu de volcans, ou sur de la caillasse impossible à creuser…), tout cela pour produire de la piquette pendant 250 générations, j’ai quand même un peu de mal à être convaincu.
Je sais bien que l’homme d’avant le triomphe de la modernité était fruste, borné, inculte et obscurantiste, mais de là à confondre du vinaigre avec un nectar, j’ai quand même quelques doutes.
Or, c’est bien là le cœur du sujet : le monde du vin, touché par une lourde crise de consommation et d’identité, semble avoir oublié qui il est et d’où il vient. On agit parfois comme si le vin avait été inventé il y a quelques décennies, en même temps que les machines à vendanger, les filtres tangentiels et les levures en sachets.
Avant de chercher comment sortir de cette crise, ne faudrait-il pas se poser la question de base : fondamentalement, qu’est-ce que ce produit que l’on fabrique depuis 80 siècles ?
Le vin et la terre
C’est la volonté même de poser la question qui manque. Car la réponse, elle, a déjà été donnée mille fois, souvent très joliment par des écrivains ou des poètes de talent de toutes les époques, auxquels notre cher Guy Renvoisé ne fait qu’ajouter sa petite pierre, même si sous forme d’essai plutôt que de littérature.
Voulez-vous l’époque moderne ? Voici Colette :
La vigne et le vin sont de grands mystères. Seule, dans le règne végétal, la vigne nous rend intelligible ce qu’est la véritable saveur de la terre. Quelle fidélité dans la traduction ! Elle ressent, exprime par la grappe les secrets du sol.
Voulez-vous l’Antiquité ? Voici Pline l’Ancien : « Le vin est matière à merveilles », et bien sûr le fameux « In vino veritas ».
Voulez-vous un grand poète ? Voici Paul Claudel : « Le vin est fils du soleil et de la terre ».
Il y en a pour tous les goûts. Mais on notera l’importance qui est généralement donnée au lien avec la terre et la nature, au point d’en faire un élément de la définition.
Ecrit-on de telles choses pour un produit de consommation standard, pour lequel on cherche d’abord le moindre coût et une parfaite reproductibilité suivant des critères précis ?
Evidemment, et je l’entends déjà en écrivant, on me rétorquera que c’est une vision élitiste, et que cela ne correspond plus à la « demande » actuelle (comme si la « demande » était une donnée divine sans lien avec nos décisions et nos actions).
Si c’était vrai, comment alors le vin a-t-il pu exister massivement pendant 80 siècles, dans toutes les couches des sociétés méditerranéennes, des plus modestes au plus élevées ?
En réalité, la question n’est pas là, mais dans la nature même de ce qu’est le vin, et que l’on est en train de perdre par la technologie et la manipulation à outrance.
« Petit » ou « grand », peu importe – un vin qui est un vrai produit de la terre, qui exprime ce qu’il est sans fard et sans maquillage, est un vrai vin au sens civilisationnel et culturel du terme, c’est-à-dire un produit que l’on consomme pour des raisons qui vont au-delà du simple besoin alimentaire ou du plaisir gustatif de base.
Un vin trafiqué et standardisé par la technologie n’est plus du vin au sens civilisationnel et culturel. Cela reste une boisson, alcoolisée (quoique maintenant, on veut même faire sans), ayant l’apparence et le goût du vin, mais qui n’en est plus véritablement. Un peu comme une bimbo siliconée par rapport à un Botticelli. Certes, il paraît que ça fait des vues sur Instagram, mais à part ça ?
Je me souviens des petits vins de coopératives du Roussillon, à l’époque du livre de Renvoisé. Chaque village avait encore la sienne. La plupart ont disparu ou ont été absorbées par des structures industrielles. Ces vins simples, vendus à la tireuse, à 2 € le litre (je ne sais pas si c’est élitiste ?), étaient souvent issus de vieilles vignes sur schistes et cailloux qui peinaient à atteindre les 40 hl/ha (il est vrai qu’aujourd’hui avec la sécheresse, ils sont heureux à moins de la moitié), complétées par quelques syrahs ou merlots de plaine certes plus productifs, mais tout de même bien loin d’une ferme australienne.
On rentrait le raisin, on encuvait, on laissait faire la nature avec quelques remontages. On obtenait un produit rustique, sincère, qui ne passerait aucun jury actuel, mais qu’on avait envie de reprendre à table, dans la carafe, sur une grillade. Même imparfaits, ces vins gardaient l’essentiel, qui faisait que le vin se consommait encore couramment : le vin avait le goût de l’endroit, il avait un lien, même inconscient, même lointain, avec une terre, une région, un climat, une lumière. Et ce lien se sentait, se buvait dans le verre – même s’il pouvait être un peu rugueux ou caractériel.
Le vin et la table

Seulement, voilà, cela ne se perçoit réellement que lorsqu’on boit le vin à table. Pas sur une paillasse à carreaux blancs avec un évier à côté pour recracher.
Quand on le boit dans ces conditions, idéalement au milieu de plusieurs bouteilles différentes, les hiérarchies, les notes sur 100 et les médailles disparaissent. On constate parfois que la bouteille qui se vide en premier est le vin que personne ne connaissait, et que la bouteille apportée pour épater la galerie reste pleine.
A cette école de la table et du temps passé entre amis, on finit par se rendre compte que les Botticelli sont plus intéressants que les bimbos.
Mais on ne visite pas la galerie des Offices à Florence en courant d’une salle à l’autre tout en tripotant son téléphone. Pour le vin, c’est la même chose. Pas besoin d’être un « expert ». Juste besoin de se donner le temps et la disponibilité d’âme suffisante.
Lorsque Pline l’Ancien dit « In vino veritas », il ne pense pas à la dernière série de 40 vins dégustés en 2h par tel journaliste à la mode, mais aux heures passées au triclinium avec ses amis et les meilleurs crus de la péninsule italienne servis pendant toute une après-midi.
Là réside l’âme, non seulement du vin, mais aussi de tout le patrimoine immatériel du « repas gastronomique des français », qui a même été inscrit à l’UNESCO – tant il est vrai que l’on fait entrer au musée ce qui a disparu ou est en voie de l’être.
En réalité, ce patrimoine immatériel n’est rien d’autre que la pratique millénaire de la civilisation méditerranéenne, judéo-chrétienne et gréco-romaine. Il a certes pris un éclat particulier en France, mais on a la même chose en Italie et dans toute l’Europe méditerranéenne. C’est tout un ensemble, dont le vin est un constituant central, mais qui ne prend tout son sens que dans sa globalité.
La crise profonde actuelle
Et c’est là qu’on en arrive, à mon sens, au diagnostic de la crise profonde actuelle, de cette « perte de raison » que Guy Renvoisé percevait déjà. On a voulu sortir le vin de ce rôle civilisationnel pour en faire une boisson comme les autres, avec du marketing, des process, des ingrédients standardisés, des additifs, des profils-types et des panels de consommateurs.
On a voulu couper le vin de 80 siècles d’Histoire et de pratiques millénaires. Il ne s’agit pas de passéisme ni même de jugement de valeur, il s’agit simplement de reconnaître que quand on fait cela, on change de produit. On ne fait plus du vin, on fait autre chose.
Ce qui faisait la force du vin, son succès, était ce lien civilisationnel et à la terre, le tout ritualisé dans le contexte du repas et du temps long. Si on le supprime, le vin n’est plus qu’une boisson (partiellement) faite avec du raisin fermenté, au même niveau que toutes les boissons imaginables, industrielles ou non.
Alors, pourquoi pas.
Seulement, dans ce cas, il ne faut pas s’attendre à ce que les mêmes volumes qu’avant soient consommés. Si le vin n’est plus un trésor civilisationnel qui nous relie à la terre, qui nous parle et participe à notre identité, il n’y a plus aucune raison d’en boire régulièrement, ni même occasionnellement.
Il ne devient plus qu’une « offre » marketing au milieu d’autres « offres » marketing. Et à ce jeu-là, le vin est forcément perdant : il coûte dix fois plus cher à produire que n’importe quelle boisson industrielle. Comment cela peut-il finir ? Même dans une vision purement économique et matérialiste, c’est suicidaire. Particulièrement pour un pays comme la France, dont les coûts de production et les entraves réglementaires et fiscales sont astronomiques.
Alors, oui, on peut pleurer sur les 1000 ha arrachés l’an dernier rien que dans le Tarn, et les dizaines de milliers partout ailleurs. Mais on n’a pas fini de pleurer. La voie dans laquelle nous sommes engagés ne peut qu’aboutir à terme à une disparition massive du vignoble français. Et cette fois-ci, ce ne sera pas à cause du phylloxéra, mais d’une autodestruction civilisationnelle, que l’on constate d’ailleurs dans tous les domaines.
Il ne restera que les crus de prestige, objets de spéculation et de statut pour les consommateurs internationaux ayant les moyens. Mais le reste n’aura plus beaucoup de raison d’exister si l’on s’en tient à la philosophie actuelle.
Vous pensez que j’exagère ? Pourtant, entre le pic de surface de 1870 et aujourd’hui, les deux tiers du vignoble français ont disparu. Depuis le phylloxéra, plus de la moitié a disparu. Alors que la France était n°1 mondial du vin durant quasiment tout le XXe siècle, sans concurrence réelle, ni en qualité, ni en coût.
Guy Renvoisé n’allait pas aussi loin dans le diagnostic, mais il y a vingt ans, c’était déjà une autre époque. Si l’on y revenait, cela nous paraîtrait l’Eldorado, malgré les problèmes qu’il dénonçait. C’est pourquoi je me permets de compléter son propos, et de dire aujourd’hui avec lui, oui, le monde du vin semble bien avoir perdu la raison.
Heureusement, il y a aussi des raisons d’espérer sur le long terme.
En effet, l’Histoire nous enseigne qu’on ne peut pas durablement s’écarter de nos fondamentaux civilisationnels. Or, le vin est presque aussi ancien que le Néolithique, et bien plus ancien que l’invention de l’écriture. Autant dire qu’il n’existe aucun phénomène culturel plus ancien qui soit encore en usage de nos jours, hormis peut-être le chant et la musique.
Cela ne peut donc pas disparaître tant qu’il y aura des sociétés attachées à ce patrimoine méditerranéen, gréco-romain et judéo-chrétien qui l’a si profondément façonné en Europe. Mais les secousses vont être très fortes, et si l’on continue dans la direction actuelle, une grande partie du vignoble français me semble hélas vouée à la disparition.
L’histoire du phylloxéra nous montre néanmoins qu’il est possible de rebâtir rapidement, si la volonté et la foi sont présentes.
Mais il serait certainement bien préférable de prendre conscience dès maintenant du problème, et de travailler à réhabiliter le « vin-civilisation », non seulement dans la communication, mais surtout dans un retour concret à une qualité naturelle des produits et au lien vivant avec la terre — lien largement effacé aujourd’hui par un mode de pensée technologique qui a fini même par envahir le produit le plus vivant et le plus noble jamais fabriqué par l’Homme.

Bonus : petit article très intéressant sur la consommation de vin aux temps romains 🙂